FRAGBOIEMENT CANIN (116)
Quand
la patronne fait des courses, c'est son cousin qui la remplace au
comptoir. Il s'appelle Adolphe. J'ai commencé à le regarder en
m'asseyant et j'ai continué parce que je ne pouvais pas tourner la tête.
Il est en bras de chemise, avec des bretelles mauves; il a roulé les
manches de sa chemise jusqu'au-dessus du coude. Les bretelles se voient à
peine sur la chemise bleue, elles sont tout effacées, enfouies dans le
bleu, mais c'est de la fausse humilité : en fait, elles ne se laissent
pas oublier, elles m'agacent par leur entêtement de moutons, comme si,
parties pour devenir violettes, elles s'étaient arrêtées en route sans
abandonner leurs prétentions. On a envie de leur dire : « Allez-y, devenez
violettes et qu'on n'en parle plus. » Mais non, elles restent en
suspens, butées dans leur effort inachevé. Parfois le bleu qui les
entoure glisse sur elles et les recouvre tout à fait : je reste un
instant sans les voir. Mais ce n'est qu'une vague, bientôt le bleu pâlit
par places et je vois réapparaître des îlots d'un mauve hésitant, qui
s'élargissent, se rejoignent et reconstituent les bretelles. Le cousin
Adolphe n'a pas d'yeux : ses paupières gonflées et retroussées s'ouvrent
tout juste un peu sur du blanc. Il sourit d'un air endormi; de temps à
autre, il s'ébroue, jappe et se débat faiblement, comme un chien qui
rêve.
Jean-Paul Sartre - La nausée / Dépôt légal n°3784, 2ème trimestre 1964
Jean-Paul Sartre - La nausée / Dépôt légal n°3784, 2ème trimestre 1964
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